L’histoire commence, pour moi, il y a environ 35 ans.
J’étais donc à l’époque un petit garçon d’à peu prés 5 ans. Puisque j’en ai aujourd’hui prés de 40…
Certaines images de ma plus tendre enfance sont restées intactes, inaltérables.
Je me souviens particulierement de ces déjeuners familiaux du Dimanche, ceux qui paraissent interminables lorsque l’on a 5 ou 6 ans, et qu’il vous est quasiment impossible de quitter avant l’arrivée du dessert, sous peine de graves remontrances…
Des repas gargantuesques, ou nous étions souvent une bonne dizaine, voire 12 ou 14 : ma mère essayait toujours d’éviter le chiffre 13, même si mon chat était noir.
Ce que je retiens, surtout, de ces réunions de famille, c’est le sujet de conversation qui revenait invariablement à un moment ou à un autre du repas.
Un sujet, qui, lorsqu’il était abordé, ne quittait plus la table.
Un sujet qui passionnait à chaque fois tout l’auditoire, les uns racontant, les autres écoutant religieusement… et tout ça au milieu de grands éclats de rire, quand les larmes ne pointaient pas aux coins de leurs yeux.
Il y était question d’une région, non, d’un pays, décrit comme formidable et incomparable.
Il y avait mille et une histoires et anecdotes a écouter. Certaine d’ailleurs revenaient de manière récurrente.
On y parlait souvent de membres de la famille qui m’étaient inconnus ou même décédés, de matériel agricole, de grands espaces, de multiples ouvriers, mais aussi d’un « petit garçon d’écurie » dont on reparlera plus tard.
Et toute ces histoires étaient ponctuées de mots et de prénoms a consonances particulières et inconnues pour moi…. Bizarre quand on a 5 ou 6 ans, mais à force, on s’habitue.
Et les années passent, lentement mais sûrement.
Je commence à «situer» ce sujet de conversation, à force d’écouter et d’essayer de comprendre… Cependant, tout est loin d’être limpide et beaucoup de question subsistent…
Je remarque quand même que mes grands-parents, mon oncle et mon père ont un petit accent bien particulier. Un accent presque «théâtral», qui donne encore plus de relief a leurs histoires… Bizarre… Ça n’a pourtant pas l’air d’un accent «étranger», comme ceux qu’on repère de suite pour des Espagnols ou des Italiens par exemple… toujours des questions…
Pour moi, tout était loin d'être totalement clair, mais finalement , je ne regrette rien : ces histoires avaient un goût de mystère , d’inconnu , un coté « pionnier ». Ni plus ni moins que le goût de l’aventure , celui que chaque gamin ressent en lisant « Robinson Crusoé » ou « Tintin sur la lune ».
Mais ce parfum d’aventure avait en plus une saveur toute particulière : celle du « vécu »…
Et plus les années passent , plus ces conversations ont tendance a me clouer a la table dominicale , et cela encore mieux qu’un dessert que je ne suis même plus pressé de voir arriver.
A l’époque , j’ai 7 ou 8 ans , et je fais le point sur ce que je pense avoir compris : le pays en question , c’est l’Algérie. Ça , au moins , c’est clair. Je ne sais pas encore bien le situer sur un globe , mais ça viendra bien un jour. (et comment…)
Mes grands-parents, mon oncle et mon père disent qu’ils sont nés «là-bas», mais ils disent aussi qu’ils sont Français : pas clair tout ça, mais après tout, pourquoi pas.
Ils disent qu’«ici», en France, on les appelle des «pieds-noirs». Pourquoi ? C’est quoi cette expression ? J’ai beau regarder, mais leurs pieds sont identiques à tout ceux qu’il m’a été donné de voir jusqu’ici…
Ils étaient aussi agriculteurs «là-bas». La grosse différence par rapport à «ici», c’est la taille de l’exploitation. 800 hectares «là-bas», 17 « ici » … Ils ont coutume de dire que la surface «ici» représente leur jardin «là-bas». Vu les chiffres, c’est pas étonnant, et j’ai beaucoup de mal a imaginer une si grande exploitation… Ça me paraît déjà si grand ici.
Et puis quelquefois, mais pas toujours, ils se mettent a parler sur un ton grave. Ils parlent de guerre, d’attentats sanglants, de morts égorgés, d’armée Française, de De Gaulle, de fellagas (c’est quoi ça encore ?), de Harkis (et ça ?) , d’OAS , de « putsch » et de fermes brûlées.
C’est a partir de là que je me dis que cette période de leur histoire renferme aussi un coté bien sombre, le «coté obscur de la force» de leur époque, et que malgré toute l’attention que je porte à leurs conversations, je n’en connais même pas le quart de la moitié…
Voila en gros comment j'ai decouvert les origines de ma famille, à travers les yeux, les oreilles et l'imagination d'un petit garcon de moins de 10 ans.
Ce qui est sûr, c'est que les jeunes de mon époque ne risquaient pas trop de connaître cette période de l’histoire. Nos livres scolaires étaient loin d’en parler, et il semble que le sujet était tabou dans tout les medias.
Les quelques tentatives que j’avais fait pour essayer d’en parler avec mon père et donc, d’essayer d’en savoir plus, s’étaient soldées par des conversations «coupées courts» , suivies de silences évoquant un désir de garder ça pour lui…
Tout le monde avait mis ça au fond de sa poche avec 2 ou 3 paires de mouchoirs par dessus : on est jamais trop prudent.
Mais une place avait a tout jamais été réservée dans le plus profond de mon cerveau, à cette partie de la vie de mon père et, bien sur, celle de mes ancêtres.
Il fallait bien qu’elle se manifeste un jour ou l’autre.
Les années ont passé, lentement mais sûrement.
L'histoire serait bien trop longue a raconter ici, mais c'est en Septembre 2006 que mon père a voulu faire son retour aux sources, aprés 44 ans, mais accompagné de ces 2 fils...Un voyage fantastique et inoubliable, chargé de tant d'émotions...
Un voyage magique, extraordinaire, mais trop court...